Triangle de l’inaction : comprendre et dépasser les blocages
- lesliethiercelin
- 4 oct. 2025
- 9 min de lecture
Introduction
Le changement climatique est aujourd’hui reconnu par la communauté scientifique comme l’un des plus grands défis de notre siècle. Les rapports successifs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) rappellent que chaque fraction de degré supplémentaire augmente les risques de catastrophes, de migrations forcées et de pertes irréversibles de biodiversité. Pourtant, les engagements internationaux comme l’Accord de Paris (2015) ne se traduisent pas suffisamment en actions concrètes. Les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent de croître et la concentration atmosphérique de CO₂ a atteint en 2023 un niveau record de 424 ppm, contre 280 ppm à l’époque préindustrielle.
Pourquoi une telle inertie alors que les preuves s’accumulent ? C’est précisément pour expliquer ce paradoxe que Pierre Peyretou a formulé le concept de triangle de l’inaction, un schéma qui met en lumière le renvoi permanent des responsabilités entre les citoyens, les entreprises et les politiques. Cette métaphore illustre l’impasse collective dans laquelle nous sommes coincés : chacun sait que la maison brûle, mais tous attendent que l’autre prenne l’initiative d’agir. La transition écologique ne souffre pas d’un manque de savoir ou de technologies, mais bien d’un problème de gouvernance collective et de coordination.
Dans cet article, nous allons explorer en profondeur ce concept et ses implications. Nous verrons comment il se manifeste dans les politiques publiques, dans les pratiques des entreprises et dans les comportements individuels. Nous analyserons aussi les ressorts psychologiques et sociaux qui nourrissent cette inertie, avant de proposer des pistes concrètes pour transformer ce cercle vicieux en cercle vertueux. L’objectif est de comprendre pourquoi l’inaction persiste et comment la dépasser pour ouvrir enfin une trajectoire compatible avec les limites planétaires.
1. Qu’est-ce que le Triangle de l’Inaction ?
Le triangle de l’inaction est une métaphore puissante qui illustre un blocage systémique. Il repose sur trois acteurs majeurs : les citoyens, les entreprises et les politiques. Chacun reconnaît l’urgence climatique, mais se décharge de la responsabilité première d’agir sur les deux autres.
Les citoyens affirment que leurs choix individuels sont marginaux face à l’ampleur de la crise. Ils estiment que ce sont les gouvernements et les grandes entreprises qui détiennent les leviers véritables pour transformer le système économique et énergétique. Beaucoup adoptent une posture d’attente : “Pourquoi devrais-je changer mes habitudes de consommation si les grandes entreprises continuent à polluer ?”
Les entreprises expliquent qu’elles ne peuvent pas changer seules un système globalisé. Elles soulignent que leurs modèles dépendent des demandes des consommateurs et du cadre réglementaire imposé par les politiques. Certaines déclarent : “Nous serions prêts à produire plus durablement si les clients acceptaient de payer plus cher et si la réglementation nous l’imposait de manière égale à tous nos concurrents.”
Les politiques, enfin, affirment que leurs décisions dépendent des choix électoraux des citoyens et de la capacité des entreprises à innover. Ils craignent de perdre en popularité en imposant des mesures impopulaires comme une taxe carbone, ou de fragiliser la compétitivité nationale. Ils déclarent souvent : “Nous ne pouvons pas aller plus vite que les électeurs et les acteurs économiques.”
Cette dynamique circulaire crée une paralysie : chacun attend que l’autre bouge, et l’ensemble du système reste figé. L’entretien de Pierre Peyretou dans Ouest-France en 2023 met parfaitement en lumière cette logique : “Les citoyens disent que c’est aux politiques d’agir, les politiques disent que ce sont les entreprises et les électeurs, et les entreprises disent qu’elles suivront la demande et la réglementation.”
Le triangle de l’inaction est donc moins un problème d’ignorance qu’un problème de déresponsabilisation croisée. Il explique pourquoi, malgré des décennies de conférences internationales (COP21, COP26, COP28), les émissions mondiales n’ont cessé d’augmenter. C’est une trappe collective : chacun croit sincèrement avoir de bonnes raisons de ne pas agir en premier, mais ensemble, ce raisonnement produit l’inaction.
L’intérêt de ce concept est qu’il dépasse la simple analyse individuelle et met en lumière les interactions entre sphères sociales. Il ne s’agit pas d’accuser un acteur en particulier, mais de comprendre que c’est le mécanisme d’attente mutuelle qui bloque la transition. Pour briser ce cercle vicieux, il faut donc agir simultanément sur les trois sommets du triangle, en créant un effet d’entraînement positif.

2. Exemples concrets d’inaction face au climat
2.1 Politiques publiques insuffisantes
La Cour des comptes (2023) rappelle que la France s’est engagée à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 55 % d’ici 2030 par rapport à 1990, et à atteindre la neutralité carbone en 2050. Si les émissions ont baissé de 30 % en trente ans, le rythme actuel ne permettra pas d’atteindre ces objectifs. Par ailleurs, l’empreinte carbone totale des Français reste en hausse, notamment en raison des importations.
Cette incohérence illustre le manque de cohésion dans les politiques publiques : fiscalité écologique limitée, mesures sectorielles incomplètes, faible articulation entre les niveaux national et local.
2.2 Entreprises et greenwashing
Nombre de grandes entreprises communiquent sur leurs engagements climatiques mais continuent à investir massivement dans des activités polluantes. Un rapport du NewClimate Institute (2022) a montré que sur 25 multinationales étudiées, seules 3 avaient des plans crédibles de réduction de leurs émissions alignés sur l’Accord de Paris.
Les campagnes de greenwashing alimentent la méfiance citoyenne et entretiennent l’idée que la responsabilité incombe surtout aux individus.
2.3 Citoyens et dissonance comportementale
Les enquêtes de la DARES (2022) montrent que 70 % des Français se disent préoccupés par le climat, mais seuls 30 % déclarent avoir changé significativement leurs habitudes (mobilité, alimentation, consommation). Ce décalage entre intentions et actions, appelé attitude-behavior gap, contribue au blocage collectif.

3. Les ressorts psychologiques de l’inaction
3.1 Qu’est-ce que l’inaction en psychologie ?
L’inaction renvoie à un ensemble de biais cognitifs et émotionnels qui empêchent de transformer une intention en comportement concret. Une étude publiée dans Frontiers in Psychology (2023) identifie plusieurs mécanismes :
L’optimisme irréaliste : croire que les conséquences seront moins graves qu’annoncé.
La procrastination : reporter l’action à plus tard.
Le sentiment d’impuissance : penser que son action individuelle est insignifiante face à l’ampleur du problème.
Ces biais expliquent en partie pourquoi la conscience écologique ne se traduit pas toujours en comportements concrets.
3.2 Les 7 dragons de l’inaction
Le psychologue canadien Robert Gifford (2011) a théorisé les “dragons de l’inaction”, soit 7 grandes catégories de freins psychologiques :
Limites cognitives : difficulté à comprendre un problème complexe et lointain.
Idéologies : croyances politiques ou religieuses qui minimisent l’urgence.
Comparaisons sociales : attendre que les autres changent d’abord.
Coûts perçus : associer la transition à une perte financière ou de confort.
Habitudes : inertie des comportements ancrés au quotidien.
Risque perçu : peur du changement et de ses conséquences.
Scepticisme : douter des données scientifiques.
3.3 Affirmations courantes des sceptiques
Les études de communication climatique (Sciencedirect, 2024) montrent que trois affirmations reviennent souvent :
“Le climat a toujours changé.”
“Les solutions coûtent trop cher.”
“Mes actions ne servent à rien.”
Ces arguments nourrissent l’inaction et justifient l’immobilisme collectif.
4. Les coûts de l’inaction : une dette écologique et sociale
4.1 L’action de l’inaction
Le paradoxe est que ne rien faire revient à agir : c’est laisser se produire les impacts du dérèglement. L’inaction entraîne une aggravation des crises et un renforcement des inégalités.
Selon le Forum économique mondial, les catastrophes climatiques ont coûté 3 600 milliards de dollars depuis 2000. En France, le statu quo pourrait entraîner une perte de 11,4 points de PIB d’ici 2050 (Blog QHSE).
4.2 Impacts économiques
Le Blog QHSE rappelle que le coût de l’inaction est supérieur à celui de la transition. Chaque retard dans la réduction des émissions entraîne des coûts accrus en adaptation : infrastructures détruites, pertes agricoles, crises sanitaires.
4.3 Impacts humains et sociaux
Les canicules de 2022 ont causé plus de 61 000 décès en Europe (The Lancet Planetary Health) (2023). Les migrations climatiques pourraient toucher 216 millions de personnes d’ici 2050 (Banque mondiale, 2021). Ces chiffres montrent que l’inaction a un prix humain direct.
5. Comment éviter et briser le cycle de l’inaction ?
5.1 Agir au niveau individuel
Les choix individuels (mobilité douce, alimentation végétale, sobriété énergétique) ont un effet direct, mais aussi symbolique. Une étude sur la mindfulness (ScienceDirect, 2022) montre que cultiver des émotions positives comme l’émerveillement face à la nature favorise le passage à l’action.
5.2 Responsabilités des entreprises
Les entreprises disposent de leviers majeurs : innovation, organisation du travail, chaînes de valeur. Certaines pionnières, comme Patagonia ou Camif, montrent qu’un modèle économique peut conjuguer performance et durabilité.
À l’inverse, retarder la transition expose à des risques financiers et réputationnels, comme le souligne la Banque des règlements internationaux (2020).
5.3 Le rôle des États
Les États doivent fixer un cadre réglementaire et fiscal incitatif : taxes carbone, normes d’efficacité énergétique, subventions à la rénovation. Le rapport de la Cour des comptes insiste sur la nécessité d’une meilleure coordination entre l’État et les collectivités locales.
5.4 Briser la narration du renvoi de responsabilité
Un article publié dans Global Environmental Change (2024) montre que les discours d’inaction sapent le soutien public aux politiques ambitieuses. Sortir de cette logique suppose de mettre en avant les co-bénéfices de l’action : santé, emplois, justice sociale.

6. Un enjeu collectif : dépasser la psychologie individuelle
Beaucoup d’analyses de l’inaction climatique se concentrent sur les biais cognitifs individuels : l’optimisme irréaliste, la difficulté à se projeter dans le long terme, la tendance à reporter les décisions. Ces approches sont essentielles pour comprendre pourquoi, à l’échelle des comportements personnels, il est difficile de passer à l’action. Mais elles ne suffisent pas à expliquer l’ampleur du blocage.
Comme le rappelle un article publié dans le Journal of Social Issues (2019), il existe un danger à réduire l’inaction à des barrières psychologiques : on risque de responsabiliser uniquement les individus et de minimiser les rapports de force économiques et politiques. Or, l’inaction est aussi produite par des structures collectives : lobbying des industries fossiles, inertie institutionnelle, inégalités sociales qui limitent les marges de manœuvre des plus précaires.
Le triangle de l’inaction invite à replacer l’analyse dans un cadre systémique. Les comportements individuels sont façonnés par des normes sociales, des infrastructures, des politiques publiques et des incitations économiques. Par exemple :
Un citoyen peut vouloir se déplacer en vélo, mais s’il n’existe pas de pistes cyclables sécurisées, son choix est limité.
Une entreprise peut vouloir investir dans des énergies renouvelables, mais si les subventions publiques continuent de soutenir les énergies fossiles, la décision devient économiquement risquée.
Un gouvernement peut fixer des objectifs climatiques ambitieux, mais si les électeurs rejettent toute contrainte supplémentaire, il sera tenté de reculer.
Autrement dit, l’inaction n’est pas seulement un choix individuel : c’est une construction sociale et institutionnelle. Les scientifiques parlent d’“environnement capacitant” : pour qu’un individu agisse, il faut que le système lui en donne la possibilité.
Dès lors, dépasser le triangle de l’inaction implique de créer des conditions favorables à l’action :
en modifiant les infrastructures (mobilité, logement, énergie),
en renforçant les politiques publiques cohérentes,
en changeant les normes sociales dominantes (valoriser la sobriété, la coopération, l’innovation durable).
Le défi n’est donc pas seulement psychologique, mais profondément politique et collectif. C’est en sortant du piège de la responsabilité individuelle isolée, et en assumant que l’action est un projet commun, que l’on peut espérer construire une transition juste et rapide.
Conclusion
Le triangle de l’inaction est une grille d’analyse qui permet de comprendre pourquoi, malgré la multiplication des alertes et des engagements, l’humanité tarde à infléchir sa trajectoire climatique. Ce concept montre que le problème n’est pas seulement un déficit de solutions techniques, mais un blocage collectif nourri par le renvoi des responsabilités entre citoyens, entreprises et politiques.
En développant cette idée, nous avons vu que l’inaction a des racines multiples : biais psychologiques, discours sceptiques, habitudes sociales, mais aussi intérêts économiques et limites institutionnelles. Les coûts de cette inaction sont colossaux, tant en termes économiques que sanitaires ou sociaux. À l’inverse, les bénéfices d’une action rapide et coordonnée sont immenses : réduction des risques, emplois durables, amélioration de la santé publique, préservation des écosystèmes.
Briser ce cercle vicieux exige une dynamique simultanée : que les citoyens adoptent des pratiques plus sobres et soutiennent les politiques ambitieuses, que les entreprises intègrent réellement la transition dans leur stratégie et que les gouvernements fixent un cadre clair, stable et équitable. C’est par la convergence de ces trois forces que le triangle de l’inaction peut devenir un triangle de l’action.
La véritable question n’est donc pas de savoir “qui doit agir en premier”, mais comment agir ensemble dès maintenant.
👋 Et vous, de quel côté du triangle choisirez-vous d’être pour transformer l’inaction en mouvement collectif ?
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le Triangle de l’Inaction ?
C’est un concept de Pierre Peyretou qui décrit le renvoi des responsabilités entre citoyens, entreprises et politiques, bloquant toute action climatique.
Qu’est-ce que l’inaction en psychologie ?
C’est l’incapacité à transformer une intention en comportement, en raison de biais cognitifs comme l’optimisme irréaliste, la procrastination ou le sentiment d’impuissance.
Comment éviter l’inaction ?
En agissant simultanément à trois niveaux : citoyens (sobriété, vote), entreprises (RSE réelle) et politiques (régulation ambitieuse).
Quels sont les 7 dragons de l’inaction ?
Ce sont les freins psychologiques identifiés par Robert Gifford : limites cognitives, idéologies, comparaisons sociales, coûts perçus, habitudes, risques et scepticisme.
Comment briser le cycle de l’inaction ?
En créant un cercle vertueux : chaque acteur agit sans attendre les autres, ce qui entraîne une dynamique collective positive.
Sources
Banque mondiale – Rapport sur les migrations climatiques internes (2021)
Banque des règlements internationaux – The Green Swan (2020)
Frontiers in Psychology – Climate change inaction: Cognitive bias influencing sustainable development (2023)
Global Environmental Change – Discourses of climate inaction undermine public support for 1.5 °C (2024)
Ouest-France – Comment briser le triangle de l’inaction (2023)
The Lancet Planetary Health – Heat-related mortality in Europe during 2022 (2023)


